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Un voyage à travers The Dark Side Of The Moon Redux

écrit par Victor-Emmanuel Vidal le mercredi 22 novembre 2023

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Un voyage à travers The Dark Side Of The Moon Redux


Roger Waters se tenait, dimanche 8 octobre, au London Palladium pour un événement majeur. Vêtu de noir et d’une veste rose, le chanteur-compositeur a livré une performance mêlant stand-up, narration et musique. Mettant brièvement entre parenthèses sa tournée mondiale This Is Not A Drill Tour, l’ex-leader des Pink Floyd a présenté sur scène deux soirs de suite sa dernière production, The Dark Side Of The Moon Redux.

 

Un voyage à travers The Dark Side Of The Moon Redux

Arrivé la veille par vol low-cost, j’ai passé la nuit dans un hôtel de standing dans Paddington en bordure d’Hyde Park. Le plan était simple et fut brillamment mené : dormir et visiter Londres, assister au concert et repartir, en passant une partie de la nuit à l’aéroport de Stansted. Avant d’accueillir, le matin suivant, les déménageurs qui allaient m’aider à transférer mes meubles d’un logement à l’autre.

On est dimanche, quelques heures avant le début du spectacle. Température extérieure de 28 degrés et ciel dégagé. La promenade est particulièrement agréable. D’Hyde Park à Big Ben, jusqu’à South Bank et Tower Bridge, avant de retraverser la Tamise en direction de Soho et du Palladium pour le show. Sur place avec deux heures d’avance, je m’installe en première position de la file d’attente du Royal Circle. Le personnel commence à installer des barrières, quelques voitures de police se succèdent et un maître-chien passe entre les files à la recherche d’explosifs. À l’ouverture des portes, mon sac à dos ne passe pas inaperçu. Me voilà mis de côté pour une inspection de sécurité. Un garde me confisque ma bouteille de vin petit format en s’excusant. Le maitre-chien me dit « busted » en rigolant. Je réponds tout sourire que je n’en ai que faire et je me dirige vers le fauteuil B36.

Un voyage à travers The Dark Side Of The Moon Redux

A l’arrivée de Roger Waters, le public enthousiasmé l’ovationne. Les applaudissements sont nourris. Il s’exclame, plein d’énergie : « The Palladium ! ». Dans une ambiance intime à guichets fermés, Roger Waters est assis à une petite table au devant de la scène, d’où il éparpille ses notes au gré de ses allers et venues et de ses interjections comiques. Et, dès les premières minutes, l’audience rassemblée au théâtre pour ce phone-free show est prévenue : la musique n’est pas pour tout de suite. Attendu peut-être sur le conflit israélien qui fait rage au moment même, Roger Waters, toujours soucieux de partager ses vues politiques, n’en pipe pas un mot. Il nous apprend que certains individus ont essayé d’interdire le show, mais que « Here we are ! ».

Les deux mille deux cents spectateurs présents pour la toute première représentation de The Dark Side Of The Moon Redux sont bien loin des foules des Arenas des derniers mois. On est en effet assis sur des fauteuils rouges rembourrés, sous les lustres et au milieu des dorures du Palladium. Mais, avant de jouer avec l’orchestre de quatorze musiciens, chanteurs et choristes, dont un ensemble de cordes, Roger Waters exprime à la foule son engagement en faveur de la liberté d’expression et des droits de l’Homme partout dans le monde. Et prend notamment la défense de Julien Assange, qu’il qualifie d’innocent. 

Un voyage à travers The Dark Side Of The Moon Redux

Puis, Roger Waters se fait conteur. A grands coups de lectures et de bruitages, l’artiste délivre les bonnes feuilles de ses mémoires à venir. On est plongé dans ses souvenirs de jeunesse et dans le Londres du milieu des années 50, jusqu’à la sortie de Dark Side Of The Moon en 1973. On apprend qu’il avait adopté un canard, Donald, qui volait à ses côtés, à hauteur d’épaules, et qui un jour s’envola avec ses congénères. Puis, qui revint quelques fois dans le jardin de Roger Waters pour finalement disparaître pour de bon, au loin.

Les digressions sont légion, Syd Barrett est cité à deux reprises. Roger Waters, amusé, entonne Candy And A Currant Bun. Richard Wright est aussi remercié pour ses collaborations étroites qui ont permis la création de The Dark Side Of The Moon. L’homme qui râlait gueule ouverte peu de temps auparavant est satisfait, la musique se profile ; Roger Waters introduit son orchestre. Une batterie, deux guitares, le thérémine de Via Mardot (l’instrument dont on joue sans le toucher), un piano, trois claviers, et six instruments à cordes et à archer. Figure aussi sur scène un homme qui ne fait partie ni des musiciens, ni de l’équipe technique, et qui se tient assis sur un tabouret, enfoncé dans un recoin, à la hauteur de Roger Waters, le regard dense, l’air absorbé, immobile, une main dans la poche de sa veste.

Roger Waters a joué des extraits de The Bar à chaque étape de sa tournée. Il interprète maintenant ce morceau pour la première fois en intégralité. Soit 7 ou 8 minutes de grande musique, avec une seconde voix qui donne montre du timbre de voix que Roger Waters possédait à l’époque. Cette époque où il criait en live sur Careful With That Axe, Eugene au risque de se lacérer les cordes vocales. Curieusement, le titre The Bar n’est toujours pas sorti, ni en single, ni pour accompagner le Redux. Tout le monde se demande si The Bar est une sorte d’ovni musical ou s’il annonce une production plus large. Second morceau : Mother. Les effets spéciaux sont sobres mais efficaces. Roger Waters donne de la voix. Et personne ne peut dire comment il n’est pas ressorti aphone de ce coup-là, ni comment l’ingénieur son à la console de mixage a bien pu assurer le reste du spectacle. Vous situez The Wall ? On était tellement au-delà… Soudain, visiblement ému, Rogers Waters déclare : « I would stay with you forever if I could, in an English theater, with you wonderful people. ». Puis annonce un entracte de 20 minutes, « Go get wasted at the bar » dit-il.

Un voyage à travers The Dark Side Of The Moon Redux

Lorsque plus de deux mille deux cents personnes vont chercher un verre, c’est l’embouteillage au bar et aux toilettes. N’ayant pas bougé de mon siège, ou à peine pour me dégourdir les jambes, je suis bien installé à ma place pour voir le film documentaire qui nous est réservé. Le visage de Roger Waters apparaît sur 8 à 10 mètres de hauteur, projeté sur de grandes toiles qui s’étirent du plafond jusqu’au bas de la scène. Il analyse chacun des morceaux de l’album : « Speak To Me is a heart beat and an overture. It’s a trick I learned from classical composers… ».

Ce soir-là, j’avais pris en arrivant à l’intérieur du théâtre une vodka double. Le barman me demanda : « On the rocks ? » – No. Of course not. Je ne veux pas que ma vodka Grey Goose ait les pieds dans l’eau ! Ça avait réchauffé l’ambiance. Sûrement que l’homme qui s’impatientait en attendant que Roger Waters commence à chanter s’était, lui aussi, réchauffé. J’entendis seulement au micro à quel point l’intervention de cet homme était irritante et qu’il pouvait bien patienter au bar le temps que le spectacle commence. Mais voilà, on y était.

Speak To Me, Breathe et c’est On The Run, troisième titre de l’album, qui achève de planter le décor. Roger Waters, plus crooner que jamais, se révèle dans un style qui lui sied à merveille. Nous l’entendons dire, d’une voix lente et roque :

"Today, I awoke from a dream
It was a revelation
Almost Patmosian, whatever that means
But that’s evidently another story
It began with some standard bullshit fight with evil
In this case, an apparently all-powerful hooded and cloaked figure"

A 80 ans, Roger Waters prend son envol dans un tout nouveau genre musical. L’opéra noir : quelque chose qui lui colle depuis toujours à la peau. Et dont les ferments sont enduits de misère et de douleur. Au diable comment vous appellerez ça. Certains auditeurs détesteront cet album. Ce sera pour d’autres un monument. Roger Waters, lui, a fait le pari de réinventer The Dark Side Of The Moon, dans un style largement renouvelé, où la métamorphose s’opère. Il s’agit d’une œuvre nécessaire qui s’épanouit sans attache, ni comparaison, avec l’original. The Redux est une charge dans l’abîme, un cri dans la tempête, un témoignage de l’existence, brut et solide.

Roger Waters se hisse au plus haut, à contre flots des attentes et des hits du moment. Alors qu’à sa sortie en 1973, des critiques ont trouvé grossier l’exubérant Money, certains qualifient à présent le titre revisité de rampant. Mais les morceaux de Roger Waters trouvent toute leur résonance avec le temps. Et c’est par deux saluts au public assez brefs que l’artiste quitte la scène, quelques regards furtifs par-dessus l’épaule en quelques endroits du théâtre. La foule continue d’exploser dans un déluge d’applaudissements. Roger Waters est en coulisses. Le théâtre se vide dans une tension palpable, comme si on commençait à peine à éprouver maintenant l’émotion et la portée de la musique et des mots joués et prononcés ce soir.

Un voyage à travers The Dark Side Of The Moon Redux

Il est 23 h et le spectacle en aura duré trois. La foule s’éparpille dans les rues adjacentes au théâtre et je cherche sur mon GPS où se trouve Victoria Coach Station, là où m’attend mon bus pour l’aéroport. Peu après 2h du matin, l’aéroport de Stansted est rempli de passagers qui dorment par terre. On est bien cinq cents dans le hall, dont approximativement la moitié à même le sol. Quelque chose de tragique suinte du décor. Ces visages éreintés essaiment une beauté moche. Il règne une atmosphère curieuse, constituée d’un mélange entre découragement et espoir, qui semble tous nous situer dans un espace-temps différent, insaisissable, sur lequel l’on ne peut pas mettre le doigt. « It’s not all dark, is it ? ».

Victor-Emmanuel Vidal
écrit le mercredi 22 novembre 2023 par

Victor-Emmanuel Vidal

Passionné de musique et de journalisme gonzo.

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