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Once Upon a Time Captain Beefheart and His Magic Band - L’histoire d’un symbole de la contre-culture.

écrit par Géraldine Chaaz le jeudi 9 décembre 2021

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Once Upon a Time Captain Beefheart and His Magic Band - L’histoire d’un symbole de la contre-culture.

 

Il était une fois l’histoire de Don Van Vliet, un homme du désert californien de Mojave. Nous sommes au début des années 60 lorsque sa voix rauque et implorante se fait entendre, elle retentit comme un grognement profond qui jaillit tout droit des entrailles du blues marécageux du sud des Etats-Unis. Cet homme, aux aptitudes hors normes et au parcours singulier, est plus connu sous le nom de Captain Beefheart. Il nous quittait il y a 11 ans aujourd'hui ...

 

Once Upon a Time Captain Beefheart and His Magic Band - L’histoire d’un symbole de la contre-culture.

Né en 1941 à Glendale en Californie, il est un auteur-compositeur et instrumentiste expérimental de rock et de blues. Ses chansons véhiculent une méfiance à l'égard de la civilisation moderne et un désir profond d'équilibre écologique. 

Bien qu’il ait été acclamé par la critique, Beefheart n’a jamais gagné un large public. Pourtant, sa musique a énormément influencé des groupes tels que les Clash, Talking Heads ou le son New Wave de Devo. Certains signent même des reprises comme les Whites Stripes, ou les Kills. Le cinéaste David Lynch, Lennon, le créateur des Simpson, Matt Groening ou bien le merveilleux Nick Cave sont tous ses admirateurs.

C'est justement une reprise des Black Keys, Grown So Ugly qui m’a permis de découvrir Captain Beefheart, qui lui-même, avait emprunté ce titre alors appelé I’ve Grown So Ugly par son créateur, Robert Pete Williams. C’est donc en remontant ce fil que j’ai découvert ce personnage au nom étrange.

D’abord il y a sa voix grincheuse qui bouscule comme avec ce titre I’m gonna Booglarize You Baby, et la musique qui se déploie comme sur la pellicule d’un vieux film et on plonge dans l’ambiance parfois rude, parfois joyeuse et pleine de poésie de ses chansons.

Et puis vient la suite de cette découverte musicale ... Captain Beefheart est à la musique ce que, je pense, le peintre Jean-Michel Basquiat est à la mouvance Underground du graff, ce que Philippe Petit est au funambulisme, ou ce que Simone de Beauvoir est à l'existentialisme et au féminisme. Tous partagent une conscience aiguë du monde qui les entoure, ils explorent leur vision inédite de leur art respectif et ainsi incarnent l'idée même de l’avant-garde.

Enfant prodige en tant que sculpteur, le petit Don reçoit son premier prix d’art plastique à 5 ans. A l'âge de 13 ans, il se voit offrir une bourse pour aller étudier l’art en Europe. Ses parents refusent et veulent l’éloigner de cette attention qu’ils estiment trop envahissante voire néfaste pour le développement de leur fils. Résultat, ils partent vivre dans la région du désert de Mojave en Californie.

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Et c’est donc loin des pressions sociales et d’une vie urbaine que le jeune Don grandira. Son inspiration créative et sa conscience écologique seront nourries par la nature des hautes terres du désert américain. Assez vite, il se méfie des livres, de l’enseignement scolaire et abandonne ses études d’art. Il décide que la vie américaine civilisée est une arnaque, que cette société tyrannique détruit la nature et que celle-ci s'applique aussi à chaque individu en leur imposant des enseignements identiques. Il développe très tôt la conviction que l'être humain sait tout ce qu’il doit savoir depuis son enfance. 

La vie de Beefheart en tant que musicien commence à l'adolescence dans la ville de Lancaster. Autodidacte, il apprend à jouer de l’harmonica et du saxophone. Il écoute intensément 2 types de musique : le blues de Howlin’ Wolf, Muddy Waters, Son House et Robert Johnson mais également le jazz de John Coltrane, Ornette Coleman, Cecil Taylor et de Thelonious Monk. 

Il fréquente le même lycée qu’un certain Frank Zappa. Grâce à leur intérêt commun pour le blues, ils deviendront amis. Ces libres-penseurs passeront les nuits de leur adolescence à écouter des vinyles de cette musique qui transpirent la chaleur moite du Mississippi et commenceront ensemble leur parcours d’explorateurs musicaux. Après avoir monté leur duo, The Soots, Frank part rapidement pour Los Angeles et Don commence à jouer brièvement dans un groupe de Rythm ’n’ Blues, appelé les Omens, mais il ne considère pas encore la musique comme sa vocation.

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C’est en 1964, que le personnage Captain Beefheart voit le jour. Il réalise son travail et enregistre 12 albums studio avec un ensemble tournant de musiciens qu’il appelle The Magic Band, actif entre 1965 et 1982. Au fil des années, ils sont un peu plus de 40 musiciens à avoir fait vivre cette incroyable formation.

S'imprégner de l'atmosphère Beefheart, c’est un peu comme replonger dans l’enfance. Imaginez un instant un jeune garçon sorti tout droit d’un film fantastique de Tim Burton. Il est vêtu d’une longue veste trouvée dans une malle de costumière, coiffé d’un chapeau qu’on penserait récuperé des méandres humides du Bayou, et s’est collé une moustache sombre et épaisse. Il plonge son regard franc dans le vôtre, comme s’il essayait de sonder votre insondable et ça vous met un peu mal à l'aise. Lui, ce qu’il veut, c’est vous embarquer pour un voyage extraordinaire et que vous lâchiez prise avec ce monde civilisé.

Pour ça, il faut enjamber des obstacles de ronces irritantes et tordues. Se frayer un chemin n’est pas simple, ça coince, ça grippe, vous êtes surpris par de drôles de sons et de voix étranges… Ça y est, vous commencez à expérimenter le monde musical de Captain Beefheart. Bienvenue chez lui !

Once Upon a Time Captain Beefheart and His Magic Band - L’histoire d’un symbole de la contre-culture.

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Maintenant que le décor est posé, parlons de sa musique. Avant que Captain Beefheart bascule dans son époque d'innovation extrême et la forme apparemment anarchique de ses compos, il signe avec son Magic Band en septembre 1967 son 1er album Safe as Milk.

Ici, Beefheart ne fait pas du blues conventionnel, on sent déjà le rock psyché, les bizarreries dans l'écriture et le chant rugueux qui vient se frotter aux instruments de son groupe plein de caractère et de talent. Ses chansons sont souvent drôles, entraînantes, optimistes comme avec l’exotique et psychédélique Abba Zaba, ou bien avec ce rock décoiffé et survitaminé de Zig Zag Wanderer. Les points culminants incluent le blues Sure 'Nuff 'n' Yes I Do, la brûlante Electricity, les paroles touchantes de Where There’s Woman et le titre trippant Autumn's Child. Avec Trust Us, on dirait que l’expression de la joie et de la douleur ont trouvé une seule voix. 

Tout au long de Safe as Milk, les chansons démontrent la capacité de Beefheart à passer de paroles pleines d’humour à des idées effrayantes qui renforcent le sentiment que tout lui vient rapidement et furieusement.

Dans ce blues rock se mêlent la soul et le jazz. Les airs de ce rock psychédélique sont si contagieux que vous ne pouvez pas vous empêcher de taper du pied. Safe as Milk est une jolie introduction, et ce 1er LP fougueux et expérimental à l’ambiance grinçante, comme avec la guitare de Ry Cooder et de son bottleneck, sonne comme une ébauche subversive du fameux et débridé Trout Mask Replica.

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Il semble que le problème crucial dans la carrière de Beefheart a été que peu de gens ont pu l'accepter pour ce qu'il était. Ses managers, musiciens et critiques écoutent sa voix incroyable, sa poésie faite de vers libres, et décident unanimement qu’il pourrait être génial s'il voulait seulement chanter plus clairement, ET plus doucement, ET devenir commercial, ET jouer des chansons de blues que les gens pourraient comprendre et danser. "Don, tu es potentiellement le plus grand chanteur de blues blanc de tous les temps", lui disent ses managers, pensant qu'ils lui font un compliment. Les maisons de disques se rendent compte que l'homme peut produire à peu près n'importe quel son auquel il pense - sa voix couvre 5 octaves - mais Beefheart continue obstinément ce qu'il fait et attend patiemment que tout le monde revienne. Il a toujours refusé de quitter le Magic Band ou de compromettre l'intégrité de son art. 

Savant fou de la musique expérimentale, après avoir composé Strictly Personal (1968), un an plus tard, il est aussi l’auteur de l’OVNI Trout Mask Replica. Il se lance dans une quête pour combiner les 2 styles musicaux qui l’inspirent depuis le début. Le blues et le jazz. L’esprit de Howlin’ Wolf plane sur sa voix lorsqu’il fait claquer un rock inspiré du free jazz. Cet album où il a carte blanche, produit par son ami Frank Zappa, est celui qui explore la folie et l’excentricité géniale de ce tribun musical. Captain Beefheart casse les codes, étire les instruments, la musique est déformée par des musiciens qui jouent sur des rythmes différents, ils en examinent chaque extrémité, visitant ainsi un genre inexploré.

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La première écoute peut ressembler à ce moment où les musiciens accordent leur instrument avant un concert. Et on se dit, WTF? Ici, cette transgression musicale mêle des images sauvages et poétiques qui articulent des sujets essentiels à l'auteur - Comment échapper au monde conventionnel avec notamment les titres Frownland et Wild Life. Alors que les morceaux Dachau Blues et Veteran’s Day Poppy évoquent les atrocités et les conséquences de la guerre. Il est aussi question de la désintégration de l'humanité avec My Human Gets me Blues, Sweet Sweet Bulbs et Ants Man Bee. Dans une autre chanson, Moonlight on Vermont, il parle de la folie d’une ville et du puritanisme.

Pour la création de ce LP surréaliste, le frontman enferme son groupe dans une maison à Woodland Hills, un quartier de Los Angeles, pendant huit mois et se conduit de manière despotique avec les membres du groupe, répétant continuellement les titres, les privant de distractions. Beefheart planifie chaque note et enseigne les parties de chaque musicien à l'oreille. Le magazine Rolling Stone décrit son travail comme “une sorte de musique de chambre moderne pour un groupe de rock”. 

Pratiquement fauchés, ils n'avaient souvent que du pain à manger et un verre de graines de soja par jour mais lorsque finalement ils entrent en studio, ils enregistrent l'intégralité du double album en quatre heures et demie. Il leur a fallu une sacrée dose de folie, de talent, de passion ou que sais-je encore pour repousser les limites de leur création et de leur engagement. 

Once Upon a Time Captain Beefheart and His Magic Band - L’histoire d’un symbole de la contre-culture.

Il parait que le public complète toujours l'œuvre d’un artiste. Trout Mask Replica nous donne l’occasion de le vérifier. Il possède un étrange son cacophonique, fragmenté, souvent irritant. Ses énigmes musicales peuvent demander beaucoup d’heures d'écoute pour saisir tout le propos de l'artiste et pourtant on embarque à bord de ce furieux capharnaüm.

Le virage plus conventionnel intervient avec les albums suivants, notamment avec le son blues de The Spotlight Kid (1972) et surtout le son soul de Clear Spot (aussi en 1972) où le Captain poursuit son cheminement d’auteur affranchi qui conserve son humour et son étrangeté. Mais son travail passe sous le radar du grand succès populaire.

Après avoir composé 3 autres albums, notamment Shiny Beast (Bat Chain Puller) où l’on découvre le titre torride de Tropical Hot Dog, Captain Beefheart signe son ultime création musicale en 1982, Ice Cream for Crow, où on entend de nombreux titres, Hey Garland I Dig Your Tweed Coat ou encore Cardboard Cut Out Sundown, qui sonnent comme la scène post-punk d’aujourd’hui. Avec guitare, batterie et saxo qui s'entremêlent, on dirait que le groupe Black Country, New Road a croisé son chemin.

Cette dernière composition est pleine de drôlerie mais aussi de beaucoup de férocité. On sent l’agacement du capitaine palpable, qui se lamente du monde que l’homme a construit et des conséquences désastreuses sur la nature. À l’heure où nos préoccupations sur l'environnement sont fortes, il est troublant de voir que ces paroles sonnent comme un présage annoncé 40 ans plus tôt. 

Après quoi, ce cœur de bœuf est las du rock, il dira : “j’en ai fini avec le circuit des stars du rock, même si je ne me suis jamais considéré comme tel. Sortir du rock a amélioré ma vie. Je suis beaucoup plus en paix avec moi-même quand je peins”.

Il se retire donc du monde de la musique, vit au nord de San Francisco avec sa femme Janet et revient à ses amours de jeunesse, la peinture et la sculpture. Le 17 décembre 2010, Don Van meurt de complications causées par la sclérose en plaques.


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Captain Beefheart, avec ses 15 années de création musicale, est reconnu comme un héros emblématique de la contre-culture. Il a fait exploser le couvercle du blues. De cette musique qu’il affectionne depuis son adolescence, et de son goût pour le jazz avant-gardiste, ce poète aux farces verbales nous lègue une œuvre qui va bien au-delà de la musique. L’esprit fertile de cet artiste, qui paraît sans limite, l’a amené à expérimenter bons nombres d’aventures extra sensorielles et son travail transpire de ses expériences. Beaucoup de légendes circulent et les mystères demeurent dans sa musique. Pour ma part, je n’ai pas encore complètement cracké le code Beefheart et c’est tant mieux !

écrit le jeudi 9 décembre 2021 par

Géraldine Chaaz

Rédactrice pour Janis, nouveau média 100% musique lancé par LiveTonight

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